L’homme qui n’avait pas d’ombre : Kim Young Ha

Kim Young Ha est un écrivain sud-coréen, né le 11 novembre 1965 à Hwacheon. L’homme qui n’avait pas d’ombre est paru dans un recueil de nouvelles, quatre au total, intitulé Qu'est devenu l'homme coincé dans l'ascenseur ? (엘리베이터에 낀 그 남자는 어떻게 되었나) d’abord publié en 1999, traduit ensuite du coréen en 2011 par Lim Yeong-hee et Françoise Nagel aux éditions Philippe Picquier. Kim Young Ha commença sa carrière littéraire à la suite d’études de commerce à Yonsei, après la fin de son service militaire. C’est avec sa première œuvre, dont le titre français est La mort à demi-mots, qu’il gagne son premier prix littéraire en 1996 et devient écrivain à part entière. Appartenant à la jeune génération, les thèmes qui le préoccupent ne sont plus les mêmes que ceux de ses prédécesseurs : il n’a connu ni la colonisation, ni la guerre, ce qui le libère de certaines idées déjà bien usées dans la littérature coréenne. Il préfère dépeindre la société coréenne actuelle, celle de son quotidien, avec un regard souvent amer et parfois cynique. Avec  L’homme qui n’avait pas d’ombre, c’est la journée monotone d’un écrivain qu’il raconte, montrant l’inutilité de son existence vide de sens. Il ne marque même pas assez la lumière pour posséder une ombre. Quelle est la place de l’écrivain, et est-il vraiment encore nécessaire ?

 

Résumé

La nouvelle commence par un enchaînement d’idées insolites traitant des étoiles, de la lumière, des ombres des oiseaux et de la mort. Le narrateur est un écrivain anonyme dont la vie parait bien ennuyeuse aux premiers abords : il se lève, cuisine, mange seul, fait un tour dehors, revient chez lui, et répond au téléphone. Il se désabonne du journal pour ne plus avoir à lire de mauvaises nouvelles et se replie sur lui-même dans sa maison cerclée de bouteilles vides. La sonnerie du téléphone va venir gêner ce morne quotidien et l’obliger à regarder en face sa propre situation. Une de ses amies du lycée l’appelle pour lui demander un rendez-vous, il refuse : il est trop occupé par son manuscrit. Le deuxième est un autre de ses amis d’enfance, Paolo, il se sent obligé de le voir après avoir refusé la première rencontre. Cette entrevue va lui rappeler des souvenirs et les révélations de ses deux amis vont le dévaster, et chambouler sa vie si bien rangée. Alors que le mari de son amie est mort de combustion spontanée, il apprend que Paolo, l’ex bellâtre devenu prêtre, est amoureux d’une fille relativement jeune, ce qui ne l’a pas empêché de coucher avec leur amie commune, Miykeong. L’absurdité de leur vie, et de leur mort, renvoie directement l’écrivain au propre vide de son existence, et à son inaction, le regard toujours porté vers le ciel mais incapable d’oublier l’ombre de l’oiseau qui l’écrase. Il est ridicule de mourir seul, dans une voiture, en brûlant de l’intérieur, mais finalement, n’est-ce pas le destin de tous ?

 

Analyse

« Les étoiles brillent, et notre amour s’éteint

La mort est comme une rumeur qui circule

Profitons de la vie avant qu'elle ne parvienne à nos oreilles. »

 

Ces paroles de chansons, reprises par l’un des personnages, résument assez bien la pensée globale véhiculée par la nouvelle : alors que les étoiles brillent des milliers d’années dans le ciel, nous ne possédons qu’une petite lumière qui s’éteindra rapidement, la mort nous attendant quelque part après un simple virage, nos corps brûlant quelques instants pour finalement ne laisser que des cendres. La vie du narrateur, anonyme, nous permettant une identification plus facile, créant un personnage universel, nous ennuie. L’auteur décrit longuement certaines étapes de la vie qui paraissent inutiles à l’écriture d’un roman, ou même à son histoire : il va acheter ses légumes, les cuisine étape par étape, et ensuite les mange seul. Les différents coups de fil, éléments perturbateurs, vont rompre ce long fleuve tranquille. Par convention sociale, après avoir refusé un premier rendez-vous, il se sent obligé d’en accepter un second. L’homme est apeuré devant son ami qui va forcément troubler le vide qu’il s’est créé, et c’est le cas : ses révélations vont le choquer et le tourmenter. Une ombre passe, le narrateur se recroqueville. On apprend par la suite et progressivement que toutes ces histoires sont liées. Les personnages, décousus aux premiers abords, sont en fait tous attachés à une trame commune. Le narrateur et son autre amie, Miykeong, sont les deux seuls à ressentir un tremblement de terre : c’est en fait une allusion aux évènements troublants qui vont survenir, comme si un Dieu méchant s’amusait à secouer ces personnages enfermés dans une boule de verre. Les personnages parlent mais ne s’écoutent pas, et finalement, ils ne se disent rien, leurs dialogues sont creux. Le thème du mariage est également abordé avec  Miykeong, et à nouveau, cet acte censé représenter des valeurs et des sentiments est lui-aussi renvoyé au vide. En effet, ce n’est que par convention sociale que Miykeong épouse son mari qu’elle connait à peine lorsqu’il meurt. Ils ont fait leurs études et se sont laissés bercer par une vie qui ne les intéresse pas, uniquement parce qu’il faut bien continuer d’être. L’absurdité de leur existence atteint une valeur symbolique dans la mort du mari de la jeune femme : ses organes se sont mis à brûler, seuls, dans une voiture, entraînant sa mort. Il n’y a pas d’explication, pas de sens, comme une étoile qui se consume, sa mort n’est due qu’au simple fait d’avoir existé. Tous ces personnages existent sans vivre, il n’y a que du vide entre eux et la mort :

 

« Chaque fois que mon corps arrête la lumière, une ombre apparaît derrière moi. Je me tiens toujours entre les deux. »

 

La vie de l’écrivain est quant à elle inutile au point qu’il ait perdu son ombre. La lumière ne l’atteint plus. Il n’y a que l’ombre des oiseaux, pourtant si petits, si insignifiants, qui se posent encore sur lui, l’empêchant d’avancer, mettant fin à ses rêves futiles. L’écrivain vit dans l’ombre des oiseaux, enfermé et apeuré, il ne prend plus aucune initiative, il devient insignifiant. Kim Young Ha dépeint ici avec un style direct, percutant et sarcastique, des vies qui ne sont qu’apparences, qui manquent cruellement de sens et de buts. Enfant, les hommes cherchent à atteindre les étoiles et à briller comme elles, plus les années passent, plus les rêves s’effritent et la vie ne devient qu’une farce absurde.

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