L'Île d'Iŏ : Yi Ch'ŏngjun 이청준

 

Merci aux étudiants de l'INALCO de ne pas recopier cet article pour leurs devoirs personnels.

 

Yi Cheongjun né en 1939 a connu les grands bouleversements politiques de la Corée du XXème siècle. Il est très connu en Corée et a récolté de nombreux prix littéraires pour ses nouvelles et romans. L’île d’Io, écrite dans les années 70, traduite dans les années 90 (édition Actes Sud) prend pour thème l’île de Cheju et ses mythes, mais au-delà de la fable, cette nouvelle parle d’enfermement, de rêve et de mort. Peut-on s’évader d’une île ou est-ce une prison dont les murs se perdent dans l’océan ? La bouée de sauvetage serait-elle la mort ? Ce roman où se mêlent personnages étranges dans un univers qu’il l’est tout autant, et pour autant, qui reste réel, plonge le lecteur dans un songe perturbant et assez sombre. Et si nous restions à jamais sur cette île, nous aussi ?

 

Résumé

L’histoire raconte celle d’une jeune enseigne ayant le devoir d’annoncer la mort d’un journaliste, après être tous deux partis en mer pour découvrir si l’île bleue, un mythe local, existe ou non. Il va alors rencontrer le rédacteur en chef du journal du disparu, Yang Juno, qui va l’entraîner sans son consentement dans le monde de l’île, un microcosme avec ses propres règles, ses définitions particulières et sa magie dangereuse. Il va se perdre dans un bar à son nom, et dans les bras d’une femme chantant sa mélodie. Dans cette errance, il finira par comprendre ce qu’est l’île et sa malédiction, et le mystère qui pesait sur la mort du journaliste. 

 

Analyse

L’île d’Io est le titre de cette nouvelle, mais elle en est avant tout son personnage principal. Elle est partout, dans chaque phrase, chaque mot, à tel point que le lecteur lui-aussi se sent à la fois emprisonné et fasciné par elle. Elle est décrite de plusieurs façon et possède plusieurs noms, c’est une île, mais aussi une femme, un bar, une maladie, un sort, un mythe, un rêve, une menace, ou bien la mort. Et parfois, tous ces sens se combinent, l’île mystique devient la femme qui ensorcèle jusqu’à la mort. Tout ce qui s’appelle Io est confondu dans une brume maritime et s’échange indifféremment. On comprend que l’île est vue comme un mythe salvateur, un espoir perdu dans la mer mortelle, où s’échouent les marins tombés à l’eau, mais elle devient ensuite une prison : sans cet espoir, les gens partiraient, avec lui, ils s’attachent à elle et en meurent. Ils acceptent d’y rester à jamais. On pourrait alors discerner entre l’écume de l’histoire, une portée politique. Cet opium ensorcèle les habitants de l’île et les rend obsédés par ce paradis hors d’atteinte. Ils y restent et ils y meurent tous : le père du journaliste, la mère de celui-ci, lui-même. Ce cycle tragique touche tous les personnages du récit. Il semblerait que ce mythe soit nécessaire, sans lui, le peuple ne supporteraient pas cette vie si difficile et se rebelleraient peut-être. Pourtant, ils ne le font pas, car l’île d’Io est là. Sonu, l’enseigne, vient d’ailleurs : il n’est au départ qu’un simple spectateur de cette folie partagée, d’abord par le récit de la vie du journaliste, ensuite lorsque Yang Juno lui en parle après quelques verres. Le lecteur se sent alors lui aussi hors de danger et se demande même parfois ce que l’auteur cherche à transmettre. On a parfois l’impression d’être face à un poème en prose. Il est difficile d’appréhender ce monde sans s’arrêter au sens premier, car l’histoire n’en est pas vraiment une, et tout semble digne d’interprétations, mais lesquelles ? Chaque mot est susceptible d’en cacher un autre, comme pour le nom de l’île d’Io, usé pour décrire des personnes, des lieux, des sentiments. Ch’on se jette à la mer non par désespoir, mais par amour pour cette île qui lui a pourtant tout pris. La complexité des sentiments des personnages, et leur contradiction rend parfois la lecture difficile. L’écriture est conceptuelle, et donne l’impression d’évoluer dans un rêve où les choses peuvent être similaires et pourtant différentes sans que cela n’en altère le sens. L’évolution est graduelle, tout comme Sonu, le lecteur est d’abord extérieur à l’île et à sa folie, et observe perplexe les personnages qui y vivent. Pourtant, nous finissons nous aussi par être pris dans ses filets, écoutant cette mélodie qui revient sans cesse. Sonu se perd dans l’ivresse d’Io, lorsqu’il succombe, il voit ses prédécesseurs, le journaliste et son chef, et il s’identifie à eux, « le regard furieux de Ch’on et le rire bruyant de Yang » sont présents lorsqu’il s’unie à la prostituée, il en est la nouvelle victime : l’île, la femme, la folie et la mort se confondent physiquement lorsqu’il passe la nuit avec elle. Pour finir, lorsque Yang explique ce qu’est l’île, et ce qu’est « être un homme de cette île », le paradoxe, au lieu de s’expliquer, s’intensifie et exprime des sentiments profonds : c’est en la détestant qu’il l’a aimée, et par cet amour inacceptable, il en est mort.  « Il l’aimait trop ».

 

Je pense que le véritable nom de l’île, celui qui correspond le mieux à l’œuvre de mon point de vue, serait « désespoir envoutant », page 85. C’est ce qui ressort de cette nouvelle : une tristesse amère mais ensorcelante. Mes sentiments sont mitigés après la lecture, on est marqué par l’histoire et pourtant assez distants car elle est très imagée et par ce fait, elle reste assez floue. Nous sommes présents sans l’être vraiment, et j’ai eu parfois l’impression que le sens caché m’échappait. Mais finalement, n’est-ce pas le destin de tous ceux qui sont extérieurs à cette île ? 

 

 

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